Interview/ Voici la femme qui a bâti les pâtisseries Flora en partant d’un kilo de farine à crédit

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Mme Kouassi née Oussou Flora Pauline est la Directrice générale de la Société de Pâtisserie Flora, présidente de l’Association des Femmes Pâtissières de Côte d’Ivoire(AFPCI), meilleure femme entrepreneuse de Côte d’Ivoire en 2017. Ne lui demandez pas ses diplômes scolaires. Elle n’en a pas. En revanche, demandez-lui des idées pour entreprendre et réussir à partir de zéro. Elle vous en fournira. Partie de la vente de beignets avec 750 F et un kilo de farine à crédit, elle va construire une entreprise qui grandit, grandit, grandit.Azooda.com, le journal de l’Industrie touristique et de l’entrepreneuriat, l’a rencontrée. Immersion dans les secrets d’une self-made woman.

Bonjour Mme la Directrice. Quels ont été les débuts de Pâtisserie Flora?

J’étais une petite commerçante.J’ai commencé par la vente de beignets et de petits gâteaux aux fours que je prenais en gros avec des amies.J’ai fait des petits métiers avant de me lancer dans la pâtisserie.

Justement, nous avons appris que vous avez fait de la mécanique auto. Racontez-nous cette expérience…

J’avais constaté qu’il y avait rarement de femmes dans les garages auto. Alors moi, j’ai voulu essayer ce métier.Je faisais plus précisément de l’électricité auto. Mais ça a tourné court. J’ai dû arrêter dès ma première grossesse. L’odeur du carburant m’était devenue insupportable. Mais la petite expérience me permet aujourd’hui de mettre la main à mon véhicule, à régler moi-même des petites pannes. Et à la maison, je dépanne même de petits appareils électroménagers.

Vous êtes une touche-à-tout. Vous avez débuté par la vente des galette mais aussi du charbon de bois…

J’ai commencé avec des galettes. C’était la galère. J’avais juste 1000F. J’ai pris 750F pour acheter quelques ustensiles. J’ai pris un kilo de farine à crédit avec le boutiquier, un Mauritanien du quartier. J’ai eu un bénéfice de 200F. Je remboursait au Mauritanien, je prenais un autre kilo, je remboursait ainsi de suite, je suis arrivée à un sac de farine qui était en ce temps là dans l’ordre de 6000F. Je faisais ça à SIDECI Yopougon. Les Mauritaniens ne donnaient pas facilement les marchandises à crédit. Mais celui-là, il était bon. Même quand j’ai dû déménager, il m’a accompagnée dans mon nouveau secteur, m’a présentée à son compatriote de mon nouveau quartier et lui a dit :” cette femme, même si elle te demande crédit pour 1 million, donne-lui. Elle rembourse bien. Je lui ai fait crédit 4 ans, elle a toujours remboursé. C’est ainsi que le nouveau me faisait crédit de farine, d’huile, de sucre. J’économisais un peu un peu jusqu’à ce que je commence à payer ces choses moi moi-même en déhors du crédit du Mauritanien. Et un jour, j’ai payé de ma poche une barrique d’huile.

De 750F, un kilo de farine à crédit, vous voilà capable de payer une barrique d’huile cash. Quel est le secret?

Pas de secret. C’est le sérieux dans ce que tu fais quel qu’il soit.Même si tu es vendeuse de charbon, fais-le avec sérieux avec la conviction de réussir. Je vois des femmes qui débutent du charbon aujourd’hui, on a l’impression qu’elles sont pressées, sans voir l’avenir. Moi j’ai vendu du charbon. Je suis allée dans les champs pour transporter le charbon sur ma tête. Je partais à la zone industrielle commander du bois, faire de l’enfumoir. Et je servais le charbon à la main, au détail, pas par sac. Le détail permet de réaliser plus de bénéfices. Le sac coûtait 3300F et au détail, je revendais à 9000F, soit près de 3 fois le prix de revient.
A la maison, j’avais mon petit marché de petits condiments. Je vendais du bois auusi. Matin, je faisais les galettes, l’après-midi, du tratra(beignets de bananes, NDLR) et la nuit de la salade avec du pain.

Vous avez débuté à la maison. A quel moment vous avez décidé de prendre un local?

C’est en 2006. Il y a maintenant 14 ans. On a pris un petit local ici dans ce bâtiment. On a commencé à faire des gâteaux au four et du pain fourré. On a payé un petit four. On petrissait la farine à la main, avec des bois de placali. Je n’ai pas fait de longues études générales. J’ai pas fait de formation en pâtisserie. C’est au fur et à mesure que j’ai côtoyé des pâtissiers professionnels pour mieux maîtriser le métier.

Le premier four vous a coûté cher?

Un peu quand même. Quand tu n’as pas grand moyen et que tu dois trouver 200.000F pour un four, c’est une fortune.

Comment avez-vous eu cette somme?

Grâce à une tontine entre femmes. J’en étais l’initiatrice.

Après le four, qu’avez-vous acquis comme matériel?

Un pétrin d’occasion à un peu plus de 100.000F, une batteuse plus précisément que j’ai eue à la casse et ainsi on a commencé les gâteaux à la crème.

Ainsi est née la pâtisserie où nous sommes. Après vous décidez d’ouvrir d’autres. Qu’est-ce qui vous pousse à prendre cette décision?

L’envie d’aller de l’avant, de grandir. C’est important l’envie de grandir.On a alors ouvert 3 autres succursales: SIDECI Saguidiba en 2009, en face de la mairie de Yopougon à la Selmer en 2017 et en 2019, on est sorti de Yopougon avec une pâtisserie Flora à Angré.
On a l’intention d’ouvrir d’autres mais quand tu comptes sur tes seules ressources, tu vas à ton rythme. Ça va venir. On va même attaquer l’intérieur du pays.

Qui sont vos clients?

Ce sont les particuliers, les organisateurs de mariage, d’anniversaires, de baptêmes, des fêtes dans les familles, les entreprises. Il y a même des ministres sui passent des commandes avec nous.Mais on n’est pas encore grossiste. On doit rassembler un certain nombre de critères encore. Il y a des gens qui ont de gros moyens et donc de l’influence pour nous damer le pion. Mais nous, on avance à notre rythme. Dieu est grand.

Qui sont vos fournisseurs?

On travaille avec beaucoup de fournisseurs Si tu prends chez un seul qu’il est en rupture, tu fais comment?

Il y a des fourgonnettes estampillés Pâtisserie Flora devant votre local ici. Quel a été votre premier camion?

Mon premier véhicule c’était une Mercedes 190. C’était mon véhicule de déplacement et je prenais ça aussi pour livrer mes petits gâteaux. Puis une 406. Aujourd’hui on a 4 fourgonnettes plus un véhicule personnel. On vient de vendre une fourgonnette.
On ne veut plus de France au revoir(véhicule d’occasion), on veut maintenant maison mère(véhicule neuf NDLR).

Vous voulez maintenant des véhicules neufs. Est-ce à dire que les affaires, ça va?

Non, ce n’est pas parce que ça va mais on a dit qu’on veut grandir. Il faut se donner de la valeur.On ne peut pas grandir en étant en France au revoir. Il y a d’ailleurs un qui vient de nous lâcher. C’est comme ça avec les véhicules d’occasion. On paie moins cher et on est tout le temps au garage. Et puis les maisons-mères donnent la possibilité de payer par échéances, un peu un peu.

En Côte d’Ivoire, dans la pâtisserie, y a-t-il beaucoup d’Ivoiriens?

Ils sont nombreux ceux qui ont la formation mais ils ne sont pas très nombreux ceux qui sont installés. Et ceux qui sont installés ne peuvent pas tenir car il n’y a d’aides. Rien pour accompagner ceux qui osent. Ceux qui n’osent pas veulent gagner gros de suite. Or c’est peu à peu. Ils n’ont pas quelqu’un pour les conseiller.

La concurrence est donc si rude?

Comme dans tous les secteurs. Mais Dieu aime tout le monde. Ne souhaite jamais l’échec de l’autre pour espérer réussir. Dis-toi que Dieu a pour toi et t’en donnera en temps voulu, mais provoque ça par tes prières et tes bonnes pensées et bons comportements.Donc il y a de l’espace pour tout le monde.

Vous n’avez pas eu de formation de pâtissière au départ, alors comment vous avez acquis les rudiments du métier?

C’est un peu comme un don. La viennoiserie, je n’ai pas eu de formation mais si je suis au contact, je peux détecter des problèmes dans les produits. C’est l’amour du métier. Je suis pas aller faire des années, des mois de formation. Quelques jours dans des pays. 15 jours en Chine, 15 jours en Italie, 15 jours en France. En Côte d’Ivoire, pour mes gâteaux au crème, je suis allée voir une dame pour lui demander si je pouvais faire une formation chez elle. Elle a refusé sous prétexte que je suis plus âgée qu’elle. Une 2eme fois , elle a dit “non, je ne peux pas te former car tu es plus âgée que moi”. La 3ème fois, quand je suis allée, elle travaillait. Quand elle mélangeait ses produits, je lui ai dit que la manière dont elle procédait ne pouvait pas lui permettre de gagner plus. Sa méthode lui permettrait d’avoir 9000F de bénéfices sur la recette. Mais moi, je lui ai montré une meilleure recette de gâteaux. Avec ça, elle pouvait gagner 13.000F avec les mêmes ingrédients et avec plus de qualités. Elle a ainsi accepté de m’aider à me perfectionner en gâteaux au crème.

On a vu un écriteau “restaurant”, et une salle type resto, qu’en est-il?

On n’a pas assez d’espace. Donc c’est juste des gens qui veulent faire de la consommation de lait et des croissants sur place. Nous, c’est pas trop la cuisine, on fait des pizza, des chawarmas, mais c’est essentiellement Viennoiserie, les gâteaux.

La COVID-19 a-t-il un impact sur votre activité?

Oui malheureusement.Le couvre-feu. On ferme à 22h. Mais avec le couvre-feu, il fallait fermer à 19h. Et les activités ont régressé à cause du respect des mesures barrières. Les anniversaires, les mariages. On ne peut faire mariage avec 5 personnes. Et les quelques rares en profitent pour demander de diminuer le prix des gâteaux. On fait beaucoup de pertes.

Quels conseils donneriez-vous aux jeunes et que demandez-vous à l’état?

Il ne faut pas faire des études pour des études. Moi j’ai pas fait de grandes études. Je propose que l’État encourage plus la formation, le métier. Il y a des gens qui pensent qu’on vient à la pâtisserie quand on a échoué à l’école. Non. C’est un métier noble qui permet de gagner sa vie. Une vendeuse de galettes qui prend ça au sérieux peut gagner 200.000F par mois. Si elle crée d’autres lieux de vente, elle peut avoir un million par mois.
On n’a pas d’aide et on n ‘a pas de ministère de tutelle stable. Tantôt le ministère du commerce, tantôt le ministère de l’artisanat. On est balancé, balancé. Il faut que l’État nous aide à aider nos jeunes. Qu’on nous aide pour que nos enfants n’aillent pas se faire tuer dans la mer, pour ne pas qu’ils aillent être des esclaves ailleurs.

Interview réalisée par Dan Opéli et Marcel Dezogno pour Azooda.com et Audace 24.com

Auteur de l’article : david